La crise à retardement

Comme une bombe ! Aura se fait explosive pour vous prendre en traître !

C’est d’abord une petite crise sans prétention, de celles qui vous immobilisent une petite heure de rien du tout et vous laissent tout juste un léger picotement dans la tempe…

Après une courte parenthèse, vous pensez joyeusement pouvoir reprendre le cours de votre vie comme si de rien n’était. Vous vous extasiez même du fait que ça n’ait pas duré plus longtemps et que ça n’ait pas été plus douloureux… Eh ben, vous ne devriez pas vous réjouir trop vite !

Vous croyiez vraiment qu’Aura allait se contenter d’une visite aussi discrète ? C’est mal la connaître ! La voilà qui revient en force vous torturer dans votre sommeil. Et vas-y que je me tourne et que je me retourne dans mon lit, cherchant vainement une position pour soulager cette douleur cuisante.

Nuit douloureuse. Réveil nauséeux. Matin au ralenti : surtout ne pas bouger la tête ; ne pas se pencher ; ne pas hausser la voix. Coûte que coûte, braver cette insupportable envie de vomir pour avaler quelque chose et pouvoir prendre un comprimé…

Aura frappe quand elle le veut…

La crise de grossesse

Les années passent. Aura maintient sa vitesse de croisière avec de petites visites trimestrielles qu’elle me rend en toute discrétion. La vie s’écoule…

Jusqu’au jour où : une crise (une : rien d’anormal à ça) ; puis une deuxième, quelques jours plus tard (quoi, déjà ?) ; puis une troisième dans la foulée (encore ?!). Waouw ! Aura ne peut plus se passer de moi , on dirait ?! Il se passe quelque chose. ÉvidemmentAura, elle, a tout compris avant moi : je suis enceinte !

Voilà notre Aura bourrée d’hormones et ça lui donne un grain de folie ! Pour cette première grossesse, elle sera pleine de fantaisie : respecter l’ordre établi — troubles de la vue, picotements, aphasie ? Mais tu rêves, ma pauv’fille !!! On est enceintes, quoi ! On s’amuse !!! Et vas-y que j’t’emmêle et que j’t’embrouille avec des crises toutes plus bizarres les unes que les autres.

– Bon, Aura, tout ça c’est bien joli mais j’suis un peu fatiguée, quand même. Tu pourrais pas me laisser souffler un peu ? J’ai cours, là…

Mais Aura fait la sourde oreille et les crises se succèdent, me plongeant à chaque fois dans la confusion : composer un n° de téléphone (ben oui, avant le portable, il fallait composer les numéros soi-même !!!), se souvenir d’une liste de vocabulaire, d’une règle de grammaire apprise la veille ? Peine perdue, avec Aura ! Elle vient tellement souvent que j’ai du mal à récupérer entre deux visites ! Sans compter que l’état nauséeux qui accompagne la crise ne fait pas très bon ménage avec l’appétit capricieux d’une femme enceinte.

Faut-il préciser au passage que c’est à ce moment-là que j’ai soigneusement rangé mes fameuses lunettes au fond d’un tiroir, où elles dormiraient encore si je n’avais pas déménagé depuis… Migraine ophtalmique = problème de vue ? Mon œil !

Pour mes 3 grossesses suivantes, Aura sera un peu plus conformiste, certes, mais tout aussi pressante. J’ai beau la connaître par cœur, quand je la verrai revenir 4 fois en 2 jours, bonjour la panique ! Ce sera pourtant lors de ma quatrième grossesse (et je ne serai donc plus une débutante en la matière), mais 4 fois en 2 jours : c’est flippant, même pour une pro de la migraine ! J’en parlerai très vite à ma gynécologue lors d’une visite de contrôle, espérant quelques réponses de la part d’une spécialiste… Mais rien. Pour ce genre de problèmes — me dira-t-elle — il faut s’adresser à un neurologue… Oui, mais moi, je lui parlais d’un problème hormonal (?!).

On est bien seul(e)s, n’est-ce-pas, face à notre Aura ?

La crise « de croisière »

Ni trop violente, ni trop fréquente.

Après la virulence de sa crise d’adolescence, Aura calme un peu ses ardeurs et adopte une fréquence de croisière.

Tandis que je m’installe avec enthousiasme dans ma petite chambre d’étudiante et du même coup, dans ma nouvelle vie de jeune adulte, elle prend l’habitude de me rendre une petite visite trois ou quatre fois par an. Elle passe, juste comme ça, presque en copine, histoire de ne pas me laisser l’oublier…

J’ai presque envie de dire qu’elle s’invite gentiment pour le café… A l’époque, c’est ce qu’on m’a conseillé de prendre : du café stretto stretto, noir bien sûr, avec du jus de citron ! Beurk ! C’est parfaitement imbuvable. Et totalement inefficace ! Tout comme le paracétamol, que je continue à prendre malgré tout dès qu’Aura débarque. J’ai aussi des lunettes qui traînent à peu près partout ailleurs que sur mon nez… Elles sont censées corriger un défaut visuel imperceptible qui serait à l’origine de ces migraines ophtalmiques

La crise adolescente

Celle-ci a toute la fougue et la violence de sa jeunesse. Après quelques années de calme plat, Aura revient en force pour mes 16 ans et là, chacun de ses passages me met K.O. pour 3 jours complets ! La douleur est insoutenable. Quoi que je fasse, rien ne la soulage. On m’a prescrit des comprimés à la caféine. Non seulement ils n’ont aucun effet, mais en plus, ils sont parfaitement infects et me rendent encore plus nauséeuse.

Je me revois en cours de français. Aura est là mais je ne veux pas me faire remarquer : j’attendrai la fin du cours pour m’éclipser discrètement… Je m’efforce malgré tout de continuer à prendre mes notes. J’entre sans même m’en rendre compte dans une sorte d’état second… La voix de la prof vient résonner étrangement à mes oreilles : « Vous ne vous sentez pas bien, Marie » ?

Il faut deux camarades pour me soutenir dans les escaliers : 3 étages pour descendre dans la cour, 2 pour monter jusqu’à ma chambre, à l’internat. J’y resterai clouée au lit pendant des heures, cherchant vainement une position pour soulager cette douleur. Je me serais tapée la tête dans les mûrs si ça avait pu y faire quelque chose !

Quand je jetterai un coup d’œil à mes notes de français, quelques temps après, je comprendrai ce qui avait alarmé la prof : à un moment donné, sur la feuille, on voit mon écriture partir complètement en vrille !!!  Entre nous, je n’ai plus jamais essayé de tenir le coup par la suite. C’est depuis lors que j’ai pris l’habitude de me mettre hors service dès qu’Aura pointe le bout de son nez. Je n’oppose aucune résistance ! Aura est là ? Hop : mes cachets et au lit !!! Tout ce que je veux, c’est réussir à plonger dans le sommeil avant de perdre mes mots.

Ah oui, j’allais oublier : la conclusion « logique » de ce nouveau pic de migraines ophtalmiques ? …Retour chez l’ophtalmo, bien sûr !!!

La crise débutante

La toute première, celle qui fait irruption un beau jour dans votre vie, sans y avoir été invitée. Vous pensez peut-être que pour une novice, cette crise-ci va faire une entrée discrète ? Eh bien, pas du tout ! Notre Aura n’est pas timide : quand elle se pointe, elle se pointe carrément !

J’ai 12 ans. Je suis en cours de sciences naturelles (ben oui, c’était une autre époque). C’est un samedi matin comme les autres. C’est peut-être même le printemps… Mme Michel donne son cours ; tous les visages sont tournés vers elle. Quant à moi… J’ai dû regarder un rayon de soleil avec un peu trop d’insistance : me voilà tout éblouie. Je regarde la prof : il manque une partie de son visage ! Si je regarde son nez, je ne vois pas de nez ! Si je regarde sa bouche, je vois son nez au dessus, mais pas sa bouche ! Qu’est-ce qui m’arrive ???

Maintenant que j’y repense, je n’ai pas vraiment le souvenir d’avoir paniqué. Je suppose que quelqu’un a dû mettre rapidement un nom sur ce qui m’arrivait et que cela aura suffit à me rassurer (Et puis, j’ai su ce jour-là que Papa aussi était migraineux ; et même Papy, alors…). Je ne me souviens pas d’avoir ressenti de l’angoisse. Plutôt de l’étonnement devant ce phénomène étrange.

Je me revois à l’infirmerie. Mes copines viennent me voir à la récré ; elles m’ont écrit une lettre. C’est à ce moment que je découvre la partie la plus troublante de mes crises : je ne peux plus lire ! Et en fait, je ne peux plus parler non plus. Les mots se mélangent, je ne sais plus ce qu’ils veulent dire. C’est épuisant.

Suite à cette entrée fulgurante, le diagnostic est évident. Le traitement l’est moins. Je vous le donne en mille : où envoie-t-on quelqu’un qui souffre de migraines ophtalmiques ? …Chez l’ophtalmo, bien sûr !

La crise deux en un

C’est la toute dernière tendance, Messieurs, Dames : la crise double ! Quand y en a plus, y en a encore !

Celle-ci m’a prise en traître alors que j’étais au volant. Je revenais tranquillement du supermarché. J’étais toute guillerette parce que la caissière m’avait fait un gentil compliment et que le week-end se profilait enfin à l’horizon après une semaine difficile… Vous avez déjà remarqué comme les crises se déclarent toujours quand tout va bien ? Elles n’arrivent jamais les jours où vous êtes déjà raplapla, où vous vous traînez lamentablement à la maison et où finalement, une petite crise en plus, ça ne changerait pas grand chose. Non : il faut toujours que ça soit un coup de tonnerre qui vous coupe les ailes en plein vol !!! Enfin, là, c’est plutôt mon moteur que j’ai dû couper quand je me suis rendue compte que « oups, il manque des chiffres sur cet écran digital » !

Donc, je me gare sur le côté de la route le temps de récupérer mon champ de vision. J’attends, j’attends. Ça ne passe toujours pas et l’heure tourne. Je commence à m’inquiéter pour mes enfants qui vont sortir de l’école à midi et que personne d’autre ne peut aller chercher. Je m’inquiète d’autant plus que je me sens vraiment très mal : J’ai envie de vomir, je me sens si faible qu’il me semble que je ne parviendrai même pas à tenir mon volant. Manifestement, elle va être costaud celle-ci.

Quelques minutes plus tard, j’arrive malgré tout à rentrer chez moi. J’avale 2 cachets tout en sachant qu’il est trop tard pour que ça change quoi que ce soit et je m’allonge la demie heure qu’il me reste avant d’aller chercher ma progéniture. La douleur, les picotements, les mots qui se mélangent ; bref, le truc habituel.

Au bout d’une demie heure, je me lève pour partir, pensant avoir passé le plus dur et là, je me rends compte que ça recommence : une heure après le début de la crise, il manque à nouveau une partie de mon champ de vision et rebelote… On est reparti pour un tour : doubles picotements, doubles troubles du langage, une envie de vomir à crever, une douleur comme je n’en avais plus connue depuis 20 ans !

Cette fois, Aura, je crois que t’avais pris des vitamines ! D’habitude, tu ne m’immobilises que 2 heures tout au plus. Mais là, je n’ai rien pu faire pendant 2 jours !!!