La crise débutante

La toute première, celle qui fait irruption un beau jour dans votre vie, sans y avoir été invitée. Vous pensez peut-être que pour une novice, cette crise-ci va faire une entrée discrète ? Eh bien, pas du tout ! Notre Aura n’est pas timide : quand elle se pointe, elle se pointe carrément !

J’ai 12 ans. Je suis en cours de sciences naturelles (ben oui, c’était une autre époque). C’est un samedi matin comme les autres. C’est peut-être même le printemps… Mme Michel donne son cours ; tous les visages sont tournés vers elle. Quant à moi… J’ai dû regarder un rayon de soleil avec un peu trop d’insistance : me voilà tout éblouie. Je regarde la prof : il manque une partie de son visage ! Si je regarde son nez, je ne vois pas de nez ! Si je regarde sa bouche, je vois son nez au dessus, mais pas sa bouche ! Qu’est-ce qui m’arrive ???

Maintenant que j’y repense, je n’ai pas vraiment le souvenir d’avoir paniqué. Je suppose que quelqu’un a dû mettre rapidement un nom sur ce qui m’arrivait et que cela aura suffit à me rassurer (Et puis, j’ai su ce jour-là que Papa aussi était migraineux ; et même Papy, alors…). Je ne me souviens pas d’avoir ressenti de l’angoisse. Plutôt de l’étonnement devant ce phénomène étrange.

Je me revois à l’infirmerie. Mes copines viennent me voir à la récré ; elles m’ont écrit une lettre. C’est à ce moment que je découvre la partie la plus troublante de mes crises : je ne peux plus lire ! Et en fait, je ne peux plus parler non plus. Les mots se mélangent, je ne sais plus ce qu’ils veulent dire. C’est épuisant.

Suite à cette entrée fulgurante, le diagnostic est évident. Le traitement l’est moins. Je vous le donne en mille : où envoie-t-on quelqu’un qui souffre de migraines ophtalmiques ? …Chez l’ophtalmo, bien sûr !

Aura, qui es-tu ?

Tu arrives toujours sans prévenir quand je ne m’y attends pas. Tu surgis de nulle part, coup de tonnerre dans un ciel radieux ; coup de canon qui vient plomber ma journée. Au début, je n’en suis pas sûre. Est-ce un reflet ? Un effet d’optique ? Une lumière trop intense qui m’aurait éblouie ? Mais non : c’est bien toi. En un clin d’œil, je te reconnais. Un clin d’œil et tu t’installes sans y avoir été invitée. Le monde se brouille autour de moi. Les choses deviennent fugaces et insaisissables à ma vue. Je sais que j’ai deux cachets roses dans la paume de ma main. Je les avale sans les voir. De toute façon, ils ne font pas le poids contre toi. C’est une bataille perdue d’avance. La douleur viendra, c’est sûr. Elle s’insinuera mine de rien, très discrète d’abord. Puis elle se logera carrément dans la moitié de mon crâne et je ne serai plus qu’une loque.

Mais pour l’instant, je me sens bien. Je n’ai pas mal : je regarde l’étrange tableau cubiste en mouvement que tu m’offres à voir… Comme c’est drôle ! Et comme c’est fatigant ! Il vaut mieux s’allonger et fermer les yeux. Bientôt, tu feras du moindre mouvement une torture. Bientôt, ils me parleront et je ne les comprendrai pas. Les mots m’abandonneront. Ils se feront volatiles et changeants dans ma tête. Je ne parviendrai plus à les attraper, à les mettre en ordre. Faire une phrase… Est-ce que ce mot va bien là ? Ou là ? Et puis d’abord, est-ce que c’est bien ce mot-là ? Qu’est-ce qu’il veut dire, déjà ? Je ne sais plus ! Que c’est fatigant ! Dormir. Je ne veux plus m’entendre peiner à penser. Je veux oublier les mots qui me trahissent, la douleur qui s’inscrit dans ma tempe, les picotements qui se baladent dans ma bouche… Je te sens qui bourdonne dans ma tête. Bzzz… Je déteste la lettre Z. Bzzz… Vomir-movir-dormir…  Je voudrais dormir. Vite, plonger dans l’oubli.

A mon réveil, je tâcherai comme d’habitude de reprendre le cours de ma vie là où tu l’as une fois de plus suspendu. Je ne m’agiterai pas. Je ne me pencherai surtout pas. J’éviterai les escaliers comme la peste. Je parlerai doucement. Surtout ne pas raviver le douloureux souvenir que tu m’auras laissé de ton passage.

Sournois héritage reçu du fond des âges, ta visite impromptue n’a pas duré deux heures ;  tu m’accableras pendant deux jours.